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7 décembre 2014 7 07 /12 /décembre /2014 18:25

Synthèse rédigée par Marine Bouquet, étudiante CPGE ENS Spé

Intervenants :

Serge MARTI : Modérateur, Président de l’Association des journalistes économiques et financiers et ancien rédacteur-en-chef économique au Monde.

Fouad ABDELMOUMNI : Directeur d’Al-amana, institut de microfinance.

Michel AGLIETTA : Professeur de sciences économiques à Paris Ouest et membre du Haut Conseil des Finances Publiques.

François ROUBAUD : Directeur de l’Institut de recherche pour le développement (IRD).

Isabelle THIREAU : Directrice d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) et directrice de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS).

Serge MARTI, introduction :

Le développement n’est pas aussi un chemin vers la démocratie ?

Quelques événements récents qui ont marqué l’histoire contemporaine :

  • Manifestation de la place Tian’anmen des étudiants chinois (1989).
  • La chute du mur de Berlin (1989).
  • Le Printemps Arabe (2010).
  • Révolte contre le régime chinois à Hong Kong (2014).
  • La chute du président Blaise COMPAORE au Burkina Faso (2014).

A chaque fois, ce sont des régimes autoritaires, par essence anti-démocratiques, qui font face à la contestation, exigeant plus de libertés mais aussi souvent une vie meilleure. Ces régimes de dictature peuvent –ils permettre aux populations de se développer, d’avoir un meilleur avenir ?

D’autres dictatures ont réussi, à l’instar de la Chine, à jouer un rôle important sur la scène internationale, de devenir de grandes puissances industrielles (Corée du Sud). Mais à l’inverse, le basculement vers la démocratie ne signifie pas nécessairement un mieux-être et un développement économique assuré. En effet, cela n’implique pas nécessairement une juste répartition des richesses (la Russie, les anciennes Républiques Soviétiques, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan et la Biélorussie) avec des populations qui n’ont pas bénéficié de ce retour à la démocratie. De la même façon, la transition démocratique des pays Arabes n’a pas forcément permis un décollage économique.

Il n’y a donc pas de lien automatique entre la démocratie et le développement. Voici quelques chiffres concernant le taux de croissance en 2013 :

  • 2%-3% dans la zone de l’Afrique du Nord.
  • 4.5% au Maroc.
  • 4.5% en Palestine.
  • 1% au Liban.

Ce sont là des contradictions, et nécessairement de nouveaux paradigmes qu’il faudra intégrer dans la mesure où la démocratie parlementaire représentative s’essouffle dans tous les pays. Elle s’exerce de moins en moins dans les urnes et de plus en plus à travers les réseaux sociaux (web et forums) qui ont beaucoup contribué à son développement. Mais dans le même temps, la croissance, quand elle existe, s’effectue sur un fond d’accroissement constant des inégalités qui est un processus anti-démocratique.

Définition de la démocratie :

Michel AGLIETTA :

Le paradoxe de la démocratie :

Le mot démocratie vient du grec demos = peuple et kratos = le pouvoir sur. La démocratie signifie donc que le peuple à le pouvoir sur le peuple.

C’est un processus autoréférentiel : le pouvoir est un rapport de violence pure, il requiert la polarisation sur une institution pour fonctionner et un sens d’appartenance pour se légitimité. Le processus doit se dissocier en 2 branches :

  • Le pouvoir nominal : la source de la souveraineté est le peuple, donc il n’y a pas de transcendance sacrée et charismatique.
  • Le pouvoir réel : la violence légitime de l’Etat. Il est le seul capable et autorisé à exercer la violence pour assurer l’ordre.

Cette polarisation a des solutions multiples : les histoires croisées de la Chine et de l’Occident montrent la même proclamation du pouvoir nominal. Mais elles diffèrent dans les sources de légitimité du pouvoir réel, donc des systèmes politiques.

  • La légitimité procédurale dans la base et la procédure électorale : la majorité impose sa vision de bien commun à l’ensemble du peuple. Cependant, il faut que les droits des minorités, les droits du peuple entier soient pris en charge par les intérêts majoritaires. Il faut donc un élargissement de la notion de bien commun pour qu’il y ait une démocratie.
  • La légitimité fondée sur des valeurs d’appartenance sociétale : si l’on suppose que les individus ont une conscience morale en eux alors ils ont le sens de ce qu’est la valeur du collectif. Il y a un support éthique à la démocratie.
  • La légitimité fondée sur la poursuite du bien-être social selon la loi : si l’on gouverne selon la loi pour le bien du peuple alors on gouverne au sens de la démocratie.

Fouad ABDELMOUMNI :

La démocratie est un des principes universels et regroupe beaucoup de processus historiques. Nous utilisons le terme de démocratie pour englober un certain nombre de concepts. Il y a dedans des procédures essentiellement liées à l’éligibilité des gouvernants et des valeurs qui retracent notamment les droits des minorités.

La démocratie est le droit de la majorité à gouverner et c’est le droit des minorités à exister et à prétendre à devenir des majorités ultérieurement. Et c’est en même temps des concepts liés à quelque chose de métapolitique : les règles, les normes, les standards que l’on considère comme supérieurs, universels.

François ROUBAUD :

La démocratie n’est pas un levier du développement, c’est le développement. C’est une composante du développement. Elle a 2 dimensions :

  • Dimension instrumentale : en quoi la démocratie favorise-t-elle le développement économique et social ?
  • Dimension intrinsèque : la démocratie est toutes les formes de libertés, de paroles, d’association, de voter…

Que faire pour retrouver la croissance ?

Michel AGLIETTA :

Il faut regarder certains faits historiques :

  • Au 19ème siècle, il y a eu une accélération du développement.
  • Dans le dernier tiers du 19ème siècle, il y a eu un essor massif et impressionnant du Japon et de l’Allemagne.

Ce deux empires qui ont fait une révolution impériale, une unification du pays et qui en 30 ans rattrapent l’Occident.

Eléments essentiels :

  • L’accumulation de capital
  • L’ouverture internationale et le commerce extérieur.

La notion de rattrapage au-delà de l’Occident, avec les travaux d’Angus MADDISON (1926-2010) sur la croissance :

  • Les Etats-Unis ont atteint le sommet de leur hégémonie en 1950, après 50 ans de croissance.
  • L’Amérique latine avait atteint un niveau de développement bien plus élevé que le Japon en 1950, avant de

décliner relativement pendant la seconde moitié du 20ème siècle.

  • L’Asie a connu une évolution catastrophique au cours de la première moitié du 20ème siècle, avant de prendre sa revanche sur l’Occident avec les développements successifs au Japon et de la chute de l’Inde.
  • L’Afrique n’a jamais pu desserrer l’étau du colonialisme et a perdu systématiquement du terrain au cours de la seconde moitié du 20ème siècle. Notamment avec une agriculture délaissée, une démographie non régulée, une éducation de masse inexistante.

Conditions de base pour le développement :

  • La notion « d’Etat développeur » : Etat capable de distinguer le bien public de l’enrichissement privé.
  • Le leadership de l’Etat pour produire des biens publics. C’est ce qu’a fait la Chine depuis 2 000 ans avec notamment la protection des paysans par l’intermédiaire du stockage contre la famine ou encore la Grande Muraille pour protéger de l’extérieur…).
  • Un secteur public capable de faire le lien entre l’Etat et les entreprises pour le développement industriel.
  • Une bureaucratie dont les intérêts sont alignés sur les objectifs stratégiques de l’Etat, afin d’éviter des captures privées de rentes sur les intérêts collectifs.
  • Des politiques volontaristes pour aider à l’émergence d’entrepreneurs.

Le problème du développement aujourd’hui est la qualité de la croissance et non plus seulement la croissance. La qualité de la croissance passe par une société, un développement inclusif et soutenable. C’est l’objectif des Nations Unies pour le 21ème siècle.

Les inégalités et la pauvreté se sont développés massivement à partir du moment où nous avons « vendu notre âme à la finance » et où nos économies au lieu d’être des finances au service de l’économie deviennent des économies au service de la finance.

Quelles formes de démocratie est nécessaire pour la croissance soutenable ?

La croissance soutenable doit dépasser le PIB, ce dernier ne doit plus être le critère principal. Le critère doit regrouper toutes les formes de la richesse sociale y compris des formes de richesses collectives (dites intangibles = compétences humaines). Or celles-ci ne sont pas valorisées par la Comptabilité Nationale, ni comptabilisées par les entreprises.

Nous avons des modes de gouvernances en opposition avec la recherche de la croissance soutenable. Nous avons besoins d’élaborer une vue collective et une organisation pour ce faire. L’ONU à tenter de faire des mesures de cette richesse. Pour qu’il y ait une croissance soutenable, il faut une richesse généralisée et qu’elle ne décroisse pas dans le temps : ce que nous faisons aujourd’hui doit servir à enrichir les générations futures.

François ROUBAUD :

Paradoxe Malgache : croissance et crise socio-politique entre 1960 et 2014.

Entre la démocratie et la croissance il n’y pas de loi générale pour chaque pays. Cela peut-être une association positive ou négative. A chaque fois que le pays connaît une croissance économique cela c’est solder par une crise socio-politique (1972 – 1991 – 2001/2002 – 2008/2009). Comme si la croissance engendrait la crise politique.

Quelles politiques menées ?

Les failles :

  • Les échecs du « Nation Building » au nom de la mise en place de la démocratie au sein de pays dictatoriaux.
  • L’économisme des bailleurs de fonds (statut, tropisme).
  • La triple peine du principe de « sélectivité de l’aide » :
    • Pays dit « mal gouvernés »,
    • Ne pas percevoir l’argent des bailleurs de fonds,
    • Dans les bases statistiques internationales, les pays dit « mal gouvernés » ont de mauvaises notations par rapport à la réalité.

Que faire :

  • Garantir le respect des principes démocratiques.
  • Renforcer les intermédiaires démocratiques (partis politiques, médias …).
  • Avoir une meilleure information (indicateurs, suivi de l’évolution).

Illustration avec la Chine :

Isabelle THIREAU, sociologue :

Au 14ème siècle, ce pays était une grande puissance mondiale. Dans les années 1950, elle était un des pays les plus pauvres pour aujourd’hui redevenir une puissance presque rivale des Etats-Unis.

Aujourd’hui en Chine se trouve une invention démocratique. Ce n’est pas un régime un politique mais une forme de société insistant sur la garantie des droits fondamentaux et sur l’égalité des conditions. Cette invention démocratique désigne également des actions manifestant des attentes et exigences formulées par des citoyens tout à fait ordinaires qui prennent des initiatives variées, volontiers infra-idéologiques.

En Chine, il existe une très grande indétermination sémantique, c’est-à-dire, du sens des mots, de ce qui compte. Pendant les années 1950, la République de Chine arrive au pouvoir avec un projet politique très différent des projets actuels. C’était un projet à visée totalitaire. De ce fait, il existait une emprise de type terroriste sur la parole. Un dogme idéologique était présent avec la combinaison d’une procédure accusatoire et inquisitoire.

Ce système n’est plus à la fin des années 1970 avec une amélioration de l’économie chinoise (400 millions de personnes sorties de la pauvreté). Cette amélioration est due à une réforme politique qui disait que « les ennemis de classes étaient pratiquement tous rééduqués ». Le statut de classe, qui conditionnait le destin des individus n’existait plus. Le principe d’intolérance, pour qui les individus mauvais ne pouvaient commettre que des actes mauvais et inversement, a également disparus. Une grande politique de réhabilitation se met en œuvre dont on méconnaît encore aujourd’hui les effets mais dont on sait que les victimes de campagnes politiques passées sont déclarées comme innocents des griefs qui leur avaient été fait.

Au début des années 1980, il y eu un abandon effectif d’un déterminisme politique radical expliquant qu’il existait des lois de développement historique inévitables.

Conséquences :

  • « Crise de la réalité sociale » : les mots n’ont pas les même sens pour tous, les individus ont perdu leurs repères.
  • Grande méfiance au sein de la société, les individus ne savent plus à qui faire confiance.
  • Taux d’incertitude important concernant l’avenir proche. Sur le plan économique, une vision à court terme empêche la consommation interne.

Il existe des espaces intermédiaires où les gens peuvent s’exprimer librement. Prenons l’exemple de l’administration dite « des lettres de visites ». Elle existe en Chine depuis 1951. C’est un réseau de bureaux auprès desquels les individus peuvent écrire des lettres pour exposer les situations auxquelles ils sont confrontés. Depuis 1990, chaque année, il y a 10% de témoignages en plus et en 2014, on compte plus de 13 millions de lettres. Pour les individus ce système est important car ils peuvent interpeller les représentants de l’Etat, faire part de leurs ressentis, des injustices.

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Prepa ENS Spé - dans JECO 2014
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  • : Prépa ENS Spé du lycée La Martinière Duchère à Lyon. Formation publique en 1 an post bac+2, préparant aux concours administratifs, aux concours des écoles de commerce (admission niveau master) et à l'Ecole Normale Supérieure.
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